Lucio Fulci

MENU

Interviews / Interviews autour de Fulci

Antonio Tentori

Antonio Tentori – scénariste (Demonia, Nightmare Concert)

  • Le 02 novembre 2009
  • Par Adrien Clerc
  • Traduction par Awa Timbo
  • 0

Vous débutez votre carrière de scénariste avec les derniers films de Fulci. Tout d’abord, pourriez-vous nous dire comment vous en êtes arrivé à écrire pour le cinéma de genre italien ?

C’est quelque chose que j’ai toujours fortement voulu, depuis que j’étais enfant: j’aimais le cinéma de genre, surtout le thriller et l’horreur, et lorsque j’allais au cinéma, je pensais continuellement qu’un jour, moi aussi, je pourrais participer à l’écriture d’un film ou à son élaboration. Au fil du temps, je suis entré dans le milieu du cinéma. D’abord comme assistant réalisateur puis comme scénariste, quand j’ai rencontré Fulci.

En effet, Demonia est votre premier scénario. Comment avez-vous été amené à écrire pour Fulci ?

Mon amitié avec Fulci est née lorsque je l’ai connu en 1986, pour une interview radiophonique. A partir de là, nous sommes resté en contact car nous avions des goûts cinématographiques assez proches, mais aussi des ambitions littéraires assez similaires. En 1989, il travaillait sur un film du nom de Demonia, et il m’a appelé pour que nous écrivions ensemble le sujet. Pour des raisons de production, le scénario fut ensuite récrit par Piero Regnoli, en collaboration avec Fulci. Il restait peu de temps avant le début du tournage, et Regnoli était un vrai spécialiste de l’écriture scénaristique, ses talents et sa rapidité furent fort utiles.

Ce devait être impressionnant, de se retrouver ainsi à travailler avec un maître du cinéma italien…

Ce fut un véritable baptême pour moi, mon baptême de l’horreur. Une expérience formidable !

Quel était votre but principal lors de l’écriture de Demonia ?

Franchement, c’était simplement de mettre un pied dans la porte, d’enfin écrire pour le cinéma d’horreur. Ça a réussi et je le dois vraiment à Lucio qui fut le premier à croire en moi. Si maintenant encore je continue d’écrire des scénarii, c’est grâce à lui.

Combien de temps avez-vous eu pour écrire ce film ?

Ce fut écrit en assez peu de temps si je me souviens bien. Il y avait beaucoup d’exaltation, mais ce n’était pas fatigant : tout allait très vite. J’avais enfin la possibilité de faire ce que j’avais toujours rêvé de faire, et avec un auteur que j’estimais énormément. Je n’arrivais pas à croire que je travaillais avec celui qui avait réalisé La Longue nuit de l’exorcismeL’Enfer des zombies ou L’Au-delà ! Fulci corrigeait mes erreurs, mais surtout m’expliquait continuellement comment écrire de la meilleure des façons, c’est à dire pour lui de la façon la plus rapide et la plus efficace! Aujourd’hui encore ses enseignements me sont utiles.

De quelle façon considérez-vous que Demonia s’articule avec le reste de l’œuvre de Fulci ?

Je ne pense pas être la meilleure personne pour juger de la place de Demonia dans l’œuvre de Fulci. Je peux juste dire que pour moi ce fut un film fondamental, et que ça le reste. Je retiens un point important de ce film, que l’on retrouve par ailleurs chez Fulci : c’est une histoire très moderne, mais aussi gothique et sans âge. Le personnage avançant sans s’en rendre compte vers sa propre autodestruction… C’est un film d’horreur psychologique, qui reprend l’une des grandes thématiques de l’horreur italienne, la dualité féminine et l’effroi de la possession démoniaque.

Que pensez-vous du résultat ? Est-il en accord avec votre vision du film lors de l’écriture ? En d’autres mots, Lucio Fulci est-il resté fidèle au script ?

Fulci suivait le scénario de manière générale, mais il a cependant improvisé plusieurs scènes. Je crois que c’était surtout dû à des contraintes logistiques ou à des problèmes de production.

Comment s’est passée l’écriture de Nightmare Concert ? De qui venaient les idées, comment les rôles étaient-ils répartis ?

Lorsque je suis arrivé sur le projet Nightmare Concert il existait déjà un scénario écrit par Lucio Fulci et Giovanni Simonelli. Mais Fulci n’était pas satisfait et voulait le modifier. C’est là que je suis intervenu. L’idée originale a subsisté, avec ce réalisateur de films d’horreur de plus en plus possédé, au point de ne plus faire la distinction entre fiction et réalité. En ce qui me concerne, j’ai surtout écrit les scènes du psychiatre assassin en compagnie de Fulci, et surtout celles avec la femme infidèle, dont son étranglement avec une corde de piano.

On peut dire que Nightmare Concert est un film à part dans la filmographie de Fulci, notamment dans sa façon de synthétiser deux périodes de la carrière du réalisateur : la comédie et l’horreur. Comment ce choix fut-il effectué ?

Ce film est issu d’une série de longs-métrages, les  » Lucio Fulci Présente « , composée d’œuvres de Fulci (Soupçons de mort et Les Fantômes de Sodome) et d’autres réalisateurs. C’est de là que nous avons extrapolé toutes les scènes qui composent le monde du réalisateur fou, et pas vraiment de la carrière de Fulci.  Plutôt que de comédie je parlerais d’ironie, et d’auto-ironie de la part de Fulci : d’une part, il s’amuse à tourner en dérision les paroles de vérité que professe la psychiatrie, et de l’autre, il montre que le film d’horreur est avant tout un espace de délire, de libération.

Fut-il question à un moment de faire jouer le réalisateur par un autre acteur ?

Oui, au début le rôle devait être interprété par un acteur américain pas particulièrement connu. Au final, Fulci s’est laissé convaincre de jouer lui-même le rôle, et ça a certainement été une chance pour le film. Je vois mal comment le rôle de Fulci pourrait être mieux joué que par Lucio !

Nightmare Concert a un propos métacinématographique évident qui laisse supposer une haute conscience de Fulci de son statut d’auteur. Quel était d’après vous son but avec ce film ?

Je pense que son but était dans le même temps autobiographique et métacinématographique, à partir du moment où l’on a décidé que le metteur en scène serait un double de Lucio Fulci. Même si le film était vraiment un petit budget, il transmet beaucoup de la pensée de Fulci sur le cinéma, mais aussi fourmille de petits détails sur la vie de Fulci – qui sont deux choses différentes. C’est pourquoi je trouve encore ce film très touchant, et pas seulement parce que c’est le premier au générique duquel j’ai pu voir apparaître mon nom avec la mention « scénariste ».

Qui est ce John Fitzsimmons crédité au générique en tant que scénariste ?

Il s’agit de Giovanni Simonelli, qui était vraiment un vétéran du cinéma italien et qui a écrit beaucoup de films de genre.

Parlez nous un peu de Lucio Fulci, il poeta della crudelta, le livre que vous avez écrit avec Antonio Bruschini en  2004…

Je l’ai écrit avec Antonio Bruschini, un ami proche. C’est un livre qui parle surtout des films fantastiques, horrifiques et des thrillers de Lucio Fulci. On laisse un peu de côté ses autres longs-métrages. Il contient aussi beaucoup de propos de Fulci sur le cinéma, mais aussi sur la littérature horrifique, le western, Beatrice CenciLe Miel du diable ou La Guerre des gangs. Il s’exprime aussi sur les grands finals de ses films et la place de la critique. C’est comme un voyage dans l’univers halluciné de ce réalisateur que l’on considère tous deux comme exceptionnel. Je pense que Fulci est un auteur qui aurait mérité une vraie considération de son vivant, alors qu’il commence juste maintenant, des années après sa disparition, à être réévalué. C’est une grande injustice car Fulci n’était pas qu’un simple professionnel capable d’aborder n’importe quel genre avec toujours une grande réussite : c’était vraiment un Maître du cinéma fantastique. Il ne faut pas non plus oublier un film comme Beatrice Cenci, sur lequel il me répétait souvent son affection.

Vous écrivez beaucoup… Vous avez aussi participé récemment au projet de Luigi Pastore Come Un Crisalide, vous avez travaillé avec Stivaletti, certainement le dernier noble artisan du genre transalpin. Qu’allez-vous faire dans le futur, travaillerez-vous encore pour le cinéma? Que pensez-vous de l’état du cinéma italien actuel ?

Je crois que le cinéma italien n’est pas à son meilleur, et qu’il y a maintenant peu de place pour faire le cinéma que nous aimons. Cependant, ces dernières années, j’ai l’impression que ça va un peu mieux et que quelques possibilités s’ouvrent de nouveau. J’ai travaillé avec Massaccesi, Stivaletti, Mattei et maintenant avec Luigi Pastore, qui a mis tout son talent dans ce thriller insolite. J’adore ce que je fais, même si je voudrais travailler plus… je suis cependant en train de bosser sur plusieurs nouveaux projets, notamment un nouveau film avec Sergio Stivaletti.

Laisser un commentaire